Le 30 décembre, Carlos Ghosn a fui Tokyo, où il était assigné à résidence, pour le Liban, un pays qui n'a pas d'accord d'extradition avec le Japon. L'ancien patron de Renault-Nissan s'est expliqué dans un bref communiqué, indiquant notamment: «Je suis à présent au Liban. Je ne suis plus l’otage d’un système judiciaire japonais partiel où prévaut la présomption de culpabilité. »L'occasion de relire cette récente analyse consacrée à la rhétorique du prix d'otage fréquemment convoquée dans l'affaire Ghosn et dans quelques autres.

Il y a un peu plus d'un an, le 19 novembre 2018, Carlos Ghosn était interpellé à son arrivée sur le sol japonais. Cette arrestation marquait le début d’un marathon judiciaire alimenté par l’enchaînement des accusations contre l’homme d’affaires. Confronté à des conditions de détention dont les pays libéraux sont peu coutumiers et à un système judiciaire avare en concessions pour la défense, l'avocat de l'ex-PDG, Maître François Zimeray, n'a aucune hésitation à affirmer à plusieurs reprises que son client serait victime d'une «justice de l'otage».

Une expression élargie relayée dans les médias jusqu'à devenir l’un des enjeux du procès, à l’image de la tribune de Carole Ghosn publiée en avril dernier dans le Washington Post et intitulé «Mon mari, Carlos Ghosn, est victime du système de« justice des otages »du Japon». De nationalité américaine, l’épouse du dirigeant s’adressait directement au président Donald Trump, lui-même demandant d’intercéder lors de sa rencontre avec le premier ministre japonais Shinzo Abe quelques jours plus tard.

Alors que la figure de l'otage est habituellement associée à des individus menacés de mort par des groupes criminels ou terroristes en échange d'une contrepartie financière, elle est aujourd'hui de plus en plus convoquée pour dénoncer les rétentions pratiquées par les États à des fins politiques non avouées. Dans un autre contexte, la rhétorique adoptée par les soutiens de Carlos Ghosn fait écho aux dénonciations similaires émises par la Chine suite à l'arrestation par le Canada de Meng Wanzhou, directrice financière du fabricant de smartphones Huawei, accusée d'avoir contourné les sanctions américaines contre l'Iran.

Meng Wanzhou quitte son domicile de Vancouver pour comparaître devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique, à Vancouver, le 1er octobre 2019. Elle porte un bracelet électronique à la cheville gauche.
Don Mackinnon / AFP

Sans se prononcer sur le fond de l’affaire, il est utile d’interroger l’emploi de ce vocable. En reprenant un concept surinvesti symboliquement pour dénoncer la détention de Carlos Ghosn, son entourage attaque frontalement la légitimité du système japonais en même temps qu'il insiste sur les composantes politico-économiques du dossier. L’utilisation de cette rhétorique est pourtant abusive à plus d’un titre. Elle contribue à rendre illisibles les différences entre procédure judiciaire et arrestation arbitraire, temps de justice et temps d’urgence.

Un système judiciaire japonais critique

Les conditions de l’arrestation et de la détention de l’ancien correspondant du PDG à l’extrême rigueur de la procédure pénale japonaise. Rappelons par exemple qu’après la première interpellation de l’homme d’affaires effectué vingt jours de détention provisoire sans bénéficier de la présence de son avocat lors des interrogatoires ni de l’accès au dossier. Elles illustrent le fonctionnement contestable d'un système judiciaire pour lequel la détention prolongée est un moyen de faire pression sur les individus afin de favoriser leurs aveux.

Le dirigeant français n’est pourtant pas un cas à part. En témoigne le fait que l'expression «justice de l'otage», reprise par Maître François Zimeray, est déjà présente dans un rapport du «Groupe de travail sur la détention arbitraire» auprès du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l 'homme, validé en août 2018, soit quelques mois avant son arrestation. Les cas de personnes qui ont vécu une situation similaire dans les pays sont nombreux et bien documentés. Dès lors, est-il juste d’assimiler Carlos Ghosn à un «otage» au motif qu’est accusé au Japon?

Qu’est-ce qu’un otage?

Un rapide détour vers les critères de définition du prix d’otages nous permet d’y voir plus clair. Premièrement, l'arrestation de Carlos Ghosn répond aux procédures déjà en vigueur et validées, à la différence de la plupart des otages qui font face à un véritable flou juridique, soit parce qu'ils sont détenus par des groupes qui ne peuvent exercer justice reconnue, soit parce que les États qui détiennent sont mis en place un jugement expéditif. La détention de l'ancien dirigeant n'a quant à elle rien d'arbitraire si l'on s'en tient à la définition du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui mentionne le prix d'otages et selon laquelle «Nul ne peut être privé de sa liberté, si ce n'est pour des motifs et conformément à la procédure prévue par la loi ».

Deuxièmement, le respect des droits humains de l'ex-PDG dans les prisons japonaises, s'il doit faire l'objet d'un examen attentif, est difficilement comparable aux menaces de mort et aux tortures infligées à beaucoup d'otages à traverser le monde. L’État japonais ne dissimule pas d’ailleurs la situation de Carlos Ghosn, modifié à certains géôliers qui manipulent l’information autour de leurs otages.

Junichiro Hironaka (deuxième à droite) et Hiroshi Kawatsu (troisième à droite), avocats de l’ancien chef de Nissan Carlos Ghosn, assistant à une conférence de presse après une audience à Tokyo le 24 octobre 2019.
Behrouz Mehri / AFP

Troisièmement, son arrestation ne fait pas l’objet d’une modification particulière auprès d’une niveaux en vue de sa libération. Le droit international est pourtant clair quand il assimile le prix d'otages à une situation où «quiconque s'empare d'une personne (ci-après dénommée« otage »), ou la détient et menace de la tuer, de la blesser ou de continuer à la détenir afin de contraindre une tierce partie (…) à accomplir un acte quelconque ou à s'en abstenir en tant que condition explicite ou implicite de la libération de l'otage »(Convention internationale contre le prix d'otages du 17 décembre 1979). Ce point est crucial: la pratique se caractérise par l’instrumentalisation du tri d’une personne pour faire pression sur d’autres acteurs alors qu’elle est dénoncée, dans le cas japonais, comme une procédure visant à faire plier l’accusé lui-même.

Une rhétorique au service d'une dénonciation politique

Le fait que la remise en liberté sous contrôle judiciaire soit difficilement accordé sans aveux et que l'interrogatoire se déroule sans la présence d'un avocat est très problématique mais ne suffit donc pas pour autant à assimiler Carlos Ghosn, comme d'autres détenus au Japon, à un otage.

La qualification d’otage dans le cas de l’ex-dirigeant de Renault doit par conséquent être aussi comme une stratégie rhétorique. Tout d’abord, le vocable sert une mise en exergue de l’urgence, façonnée par l’image des otages qui hante nos imaginaires et dont l’intégrité est menacée à court terme. Il permet de présenter Carlos Ghosn comme une victime avant d'être accusé, un homme d'affaires pris au piège d'une guerre économique qui dépasse. C’est une dénonciation qui emprunte à la critique du loi, comprenant par certains comme l’instrumentalisation du droit à des fins politiques. Enfin, cette dénonciation assimile la détention de l'ex-PDG à une pratique emblématique, interdite par le droit international et que la communauté des États ne peut tolérer. L’utilisation du terme fait appel à la sensibilité particulière de certains pays, au premier rang desquels se trouve la France et sa tradition volontariste de secours de ses otages.

Des interprétations au cœur des tensions étatiques

Ce mélange des notions de conduit à brouiller aux frontières du judiciaire et de l’arbitraire. Si les proches du dirigeant sont dans leur droit quand ils dénoncent ses conditions de détention et les enjeux politico-économiques du procès, les observateurs doivent veiller à conserver les concepts adéquats pour prévenir le nivellement des pratiques. Sans être insensible aux difficultés réelles que rencontrent les prisonniers, il s’agit d’une exigence salutaire face à la multiplication des tensions entre les États autour du sort d’individus. Les risques de considérer tout procès de personnalités comme une attaque politique qui appelle une réponse du même ordre sont réels.

Le cas de Meng Wanzhou est à cet égard emblématique puisque son arrestation au Canada a été suivie, quelques jours plus tard, de l’incarcération de deux Canadiens soupçonnés de mener des activités menacées par la sécurité nationale chinoise. Le message sous-jacent est perceptible et la volonté de peine dissimulée d’utiliser ces rétorsions comme moyens de pression s’inscrit dans la pure logique d’un rapport de force. Alors que la communauté internationale n’arrive pas à endiguer l’escalade entre les deux pays, c’est la justice et la diplomatie qui demandent d’être durablement «prend en otage».

Cet article est publié avec l'agrément du directeur de la thèse d'Étienne Dignat, Ariel Colonomos.

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